Récit d’un voyage sur les hauts plateaux kirghizes

Prologue

Mars 2025

Il est des départs qui créent un vide en nous avant même de boucler la valise. Sans doute parce qu’on devine déjà l’immensité où l’on va se perdre. Il y a sept ans, je découvrais par hasard ce pays montagneux d’Asie Centrale où vit un peuple fier et soudé qui prend racine dans le nomadisme et le chamanisme. 

Direction Naryn, une ville allongée à 2200m d’altitude, dans un massif où l’hiver mord la chair et fige l’eau en glace. J’y rejoins mon ami aiglier, Aman Baiké, accompagné de ses deux rapaces : Tinar, le faucon, et Karaburk, l’aigle. J’ai accepté l’inconfort et l’inconnu, nourrissant l’espoir que mon appareil photo capte ce qui échappe aux mots. Je veux clore enfin le reportage commencé sur lui.

Jour 1 - Naryn

Au réveil, je suis seul dans la vaste maison d’Aman. Mon lit, posé au centre, rompt l’harmonie chatoyante des motifs kirghizes saturés de couleur.

Aujourd’hui, je dois photographier Aman et ses amis au Kok Buru, ce sport national kirghize à l’aura presque mythique. Sur un champ boueux et verglacé, on place la carcasse décapitée et démembrée d’un mouton. Deux équipes de cavaliers foncent au galop, se disputent la dépouille, et s’efforcent de la jeter dans le but adverse.

Les chevaux, dressés pour cette joute moyenâgeuse, sont fouettés et apprennent à charger brusquement, puis à partir en trombe. Durant une heure, c’est la mêlée : cavalcades, coups de cravache, sueur des bêtes et des hommes, cris confondus. Aman saigne de la bouche : un choc a ébranlé une de ces dernières dents, celle qu’il tenait en étau avec la cravache.

Passée l’heure de combat, ils emportent fièrement le mouton pour le manger, certains jurant que la viande en est plus tendre parce que piétinée. Au moins, la bête sacrifiée n’est pas perdue.

Je rentre avec eux, épuisé. L’après-midi file à grande vitesse. Je prends le temps de discuter avec Islam, le fils de 15 ans d’Aman, puis m’endors sur mon matelas, déjà songeur à l’idée de l’aventure qui nous attend : la route vers les hauts plateaux, au sud du lac Issyk Koul.

Jour 2 – Trajet

Le départ est fixé à sept heures quinze, et je suis surpris par la ponctualité d’Aman. Nous prenons la route dans un 4x4 rustique, à tour de rôle au volant. Le chauffage est poussé au maximum pour éviter la condensation sur les vitres, nous baignons bientôt dans une touffeur de trente-deux degrés. Mes paupières se font lourdes, c’est la chaleur qui m’endort.

Au bout de quatre heures, la muraille blanche des montagnes se dresse enfin. Dernière halte dans une ville un peu plus vivante : déjeuner rapide, plein d’essence et réserve de vodka. Puis la piste se fait tortueuse, la neige couvre l’asphalte par endroits, la glace embusquée sous la poudreuse. Il fait moins dix dehors, et nous sortons, prudent, pour tester par endroit le manteau gelé sur lequel on s’aventure. Il ne faut pas que la couche de glace cède sous le poids de notre voiture.

Soudain, un lapin jaillit d’un terrier et détale vers les hauteurs. Aman, hilare, le salue : « Hello rabbit, good rabbit » ! Nous vérifions une fois encore la solidité d’une plaque de glace avant un éventuel détour. Aman me jette alors un regard et, du doigt posé sur son front, me mine une phrase qui dirait : « Toi, tu es intelligent, c’est bien. Moi, je roule vite. On va quand même regarder la glace. »

Nous croisons sur notre route des bergers, buvons quelques verres de vodka, ils se photographient avec l’aigle et le faucon… Ainsi va la route, jusqu’à la tombée du jour. Nous atteignons finalement une petite cabane perdue dans le blanc 12h après notre départ. Jikul, un ami d’Aman, nous attend, la théière fumante et le dîner au chaud. Les toasts à la vodka et à la viande de yak s’enchaînent, je perds le compte après le cinquième verre. Le kirghize qui résonne autour de moi m’emplit les oreilles ; je me surprends à rêver, un jour, de déchiffrer cette langue.

Jour 3

La nuit fut brève et tourmentée : la viande grasse et la vodka ne se mêlent pas toujours bien. J’émerge difficilement, le ventre douloureux, après à peine quatre heures de sommeil. La matinée s’étire comme un long crépuscule. Quand je pense qu’il est déjà quinze heures, ma montre n’indique que onze heures.

Ici, les repas précèdent nos sorties, que ce soit dans notre cabane ou chez un berger voisin que nous visitons. L’après-midi, nous partons en chasse, à cheval. Au bout d’une heure, halte chez un autre éleveur, où nous avalons ses restes avant de somnoler sur ses lits. Il est déjà l’heure de rentrer, la nuit s’approche, et nous aidons le berger à rassembler son troupeau de vaches et de yacks. Une fois dans la cabane, je transfère quelques photos, plongé dans un univers linguistique qui m’est encore étranger.

Le soir, Jikul fait rôtir un morceau de cerf. L’odeur me happe, alors que je croyais mon estomac récalcitrant. Ici, tout se fait dans la simplicité et la proximité : pas de femmes dans ces hauteurs, seulement des hommes qui prennent soin les uns des autres. De vrais rocs de virilité en apparence, mais qui n’hésitent pas à se toucher l’épaule, à s’offrir la chaleur d’une présence amicale.

Jour 4

Un des hommes s’est couché la veille à dix-huit heures et ne s’est relevé qu’au matin. Remis d’aplomb, il s’active : eau, bois, vaisselle. La matinée se passe dans un calme studieux. L’ami d’Aman, Jikul, écrit son journal intime, et Aman, plein de bonnes intentions, se met à lire un dictionnaire russo-anglais, comme pour parfaire son image devant mon appareil photo.

Nous partons vers treize heures pour la chasse. Je peine à gérer mon cheval tout en tenant mon appareil photo, soucieux de capturer ces scènes sans en perdre une miette. J’arrache malgré tout quelques clichés. J’ai le sentiment que la « matière » de mon reportage est là, prête. Reste à capturer l’essentiel : l’acte de la chasse et, pour eux, la prise.

Après plusieurs heures ponctuées de thé, de viande et de vodka, mes compagnons décident, peu avant la nuit, de partir dans la montagne à la recherche de chèvres sauvages. On en aperçoit quelques-unes loin au-dessus de nous, à sept cents mètres d’altitude sur une crête inaccessible. Le froid me gagne vite une fois le soleil caché par les montagnes : moins dix, voire moins quinze. Le temps de se mettre en mouvement à cheval, la nuit s’avance. Nous repérons, sur le chemin du retour, des traces de loup. Trois bêtes, tout près. Excités, mes compagnons décident qu’au petit matin, Jikul partira seul avec son fusil à la recherche des loups, primes d’État de 300$ à la clé pour chaque loup abattu.

Nous rentrons au pas, la Voie lactée se déploie dans le ciel, un spectacle vertigineux. Le craquement de la glace sous les sabots me donne des frissons, la possibilité qu’un loup surgisse me traverse l’esprit. Aman propose de se doucher à la kirghize, dehors, avec un seau d’eau brûlante. Je le photographie, fasciné : sa silhouette nue se découpe avec la vapeur d’eau éclairée par sa frontale. Puis je me lave à mon tour comme dans un rite de passage.

Jour 5

Réveil à l’aube, sept heures, pour débusquer le lapin sauvage. Nous avançons en éventail, scrutant le moindre trou dans la neige. Aman croit en voir un, mais l’animal s’est déjà réfugié dans un terrier. Je ne rencontre que des traces de rongeurs et de renard, rien de plus. Le soleil nous surprend, jette une douce lumière sur son visage frustré et le mien, étrangement satisfait de remplir mes journées de moments inédits.

Petite pause, séance photo : Aman et son aigle posent, silhouettes fières dans le paysage hivernal. Le jour défile, ponctué de commentaires sur leurs douleurs dentaires : ils passent un temps fou à se montrer leurs caries, à évaluer leurs molaires.

Vers quatorze heures, nous repartons. Grand ciel bleu, air si pur qu’il me fait transpirer sous mes couches de vêtement. Nous franchissons un large cours d’eau où le cheval de Jikul glisse et tombe à plusieurs reprise : il a perdu ses fers, usés par tant de chevauchées. Aucune proie en vue, nous tombons sur d’autres bergers et partageons leur repas. Ils abattent un mouton et le préparent en un temps record à même le sol. Je m’assoupis un peu, et m’étonne d’arriver à trouver le sommeil si vite. 

Le retour se fait de nuit. La descente, presque à l’aveugle, me secoue sur ma monture, et je bénis ces chevaux pour leurs capacités à voir si bien la nuit. Une fois dans la cabane, je discute un peu, mais la fatigue me cloue bien vite au lit.

Jour 6

À sept heures, Aman se lève bruyamment. Il allume la lampe, enfile ses couches de vêtements et sort démarrer la voiture, un rituel presque martial. Jikul prend son fusil, Aman embarque ses deux rapaces, et nous voilà partis, moi au volant, pour une nouvelle stratégie : rouler vite pour surprendre les lapins, plutôt que d’avancer à cheval, lentement mais silencieusement.

Après deux heures de virée infructueuse, nous revenons sur les montagnes entourant la même ferme que la veille. Aman et Jikul se postent sur deux crêtes différentes, j’entends soudain un coup de feu. Raté. Le lapin bondit vers les hauteurs. Aman, perché plus haut, lance Tinar, son faucon. Le rapace fond sur sa cible, mais le lapin esquive d’un bond prodigieux. Coup de feu d’Aman : manqué. L’animal s’évapore dans les replis de la montagne.

Cette scène est un frisson pour moi : un instant, j’ai cru la prise possible. J’en reste partagé : c’est une chasse fascinante, mais je n’oublie pas mes réserves. Je continue de photographier, conscient que cette quête ressemble à un défi presque impossible. Puis un événement me glace : l’aigle royal d’un autre nid attaque Tinar. Le faucon prend peur et disparaît. Nous passons une bonne heure à le chercher, en vain. Aman reste stoïque. « Il a fui . Tinar est malin, il ne s’est pas fait manger. Je le sens, il vole toujours. », me dit-il. S’en suit d’un sourire sincère et me dit en regardant le ciel « Goodbye Tinar. » Mieux vaut se dire qu’il a retrouvé sa liberté, plutôt qu’avoir perdu la vie.

En fin d’après-midi, nous repartons à la chasse au lapin. Je peine, en altitude, avec mon équipement photo. Pas la moindre trace de gibier. Nous faisons halte chez d’autres bergers, aussi hospitaliers que les précédents. Ils sont beaux, secs, le crâne rasé, et leur vitalité me surprend malgré leur âge avancé. Le soir, je me sens épuisé, touché par une première lassitude. Le lapin court toujours, il me le manque pour clore mon reportage. J’observe Aman, serein malgré la perte de son faucon. Je mesure la sagesse de cette terre où l’on ne laisse pas ses espérances saccager le présent.

Jour 7

Ce matin, nous dormons un peu plus tard : un cheval s’est enfui pendant la nuit à cause du loup, et Jikul est parti à sa recherche. Aman et moi restons dans la cabane, je profite de ces heures pour photographier l’aigle Karaburk et combler quelques lacunes dans mon reportage.

Quand Jikul tarde à revenir, nous sortons Aman à cheval, moi à pied, pour débusquer ce lapin qui nous nargue depuis des jours. Rien, sinon la fatigue qui escalade les pentes avec nous. Aman propose de rentrer, comme pris d’une fatigue soudaine. Il lâche Karaburk sans me prévenir, censé retrouver tout seul le chemin de la maison. Mais le vent se lève, l’aigle s’éloigne, porté par les courants. 

Paniqué, je cours prévenir Aman : impossible de le laisser filer ! Nous prenons nos chevaux et galopons vers le sommet des crêtes où nous étions. Nous sommes balayées par un vent glacial. Aman hurle son nom dans la tourmente, agite un morceau de viande. Pas un signe d’ailes.

Je grelotte, Aman finit par céder. Nous redescendons au galop, enfouis dans la neige, la morsure du froid aux doigts. Plus tard, nous repartons en voiture, munis d’une peau de mouton qu’Aman a attaché derrière le véhicule dans l’espoir d’attirer Karaburk. Nous marchons encore deux heures sous un ciel vide, balayé par les bourrasques. Pas un seul oiseau en vue. Nous nous étions dit par le regard que nous marcherons à sa recherche jusqu’à la tombée de la nuit. Quand le soleil se pare d’une couleur chaude, Aman se tourne alors vers les monts lointains : « Karaburk est peut-être déjà de l’autre côté, en Chine. ». Puis il regarde le mur blanc devant nous et dit en souriant « Goodbye Karaburk. ».

Je le regarde, bouleversé par son sourire franc. Difficile d’accepter de perdre ses deux rapaces, mais pour lui, il doit s’agir de respecter leurs volontés. De mon côté, je sens qu’il est temps de boucler ce reportage, même si le fameux lapin n’a pas été capturé. J’ai compris que le Kirghizistan, dans toute son âpreté, nous apprend à abandonner ce que nous aimons, à ne rien retenir de force. Dans cette aventure, Aman perd son aigle et son faucon, il est sûrement aussi temps pour moi que je mette fin une fois pour toute à ce reportage, avec ou sans lapin. 

Aman me réveille en pleine nuit, et m’annonce que demain nous rentrerons prématurément lui à Naryn, et moi à Bishkek. Je ressens alors un soulagement étrange. Il ne tenait plus à moi d’arrêter ce reportage. Il s’arrêterait par la force des choses. 

Jour 8

Le jour se lève, un ciel radieux se reflète dans la glace recouvrant encore les cours d’eaux. Je me prépare dans la hâte. Je mets mes bagages dans notre voiture et vient prendre un bol de thé avec Jikul et Aman. C’est le moment des au-revoir. Jikul me sert fort dans ses bras en répétant que je suis son ami. Je reviendrai certainement le revoir, lui qui se cache derrière ses remparts blancs contre la civilisation. 

Aman me propose d’accrocher la peau de mouton au 4x4, et nous partons alors vers le nord, direction le lac d’Yssik Kol. Il s’arrête alors dans la plaine et regarde au loin. Je me rends compte qu’il accepte le présent, mais cherche à se battre jusqu’au bout. Au bout d’une demi-heure à crier le nom de son aigle, il remonte dans la voiture l’air résigné. En démarrant la voiture, il sursaute en regardant vers les montagnes, et part en courant avec son gant et de la viande en criant “Karaburk”. L’aigle surgit des montagnes et vole autour de lui. C’est la première fois que je vois Karaburk encercler si intensément Aman avant d’atterrir sur son gant. Je ressens pour la première fois leur attachement mutuel, moi qui voyait durant toutes ces années qu’un lien d’intérêt. Nous crions de joie ensemble les mains vers le ciel.  

Nous fendons les montagnes à vive allure. Aman et l’aigle Karaburk chantent à tour de rôle, dans leurs langues respectives au rythme des pierres qui bousculent notre carlingue. Nous sommes heureux tous les deux, et traversons les deux cols à 4000m nécessaires avant de retrouver la civilisation. A l’arrivée d’un post de police, Aman présente ses papiers mais il n’a pas fait ceux de l’aigle. Après une heure passé dans un container avec 4 policiers, il ressort la mine sombre. Il doit laisser Karaburk à la police car ce dernier n’a pas son passport montrant son identité. Je vois Aman qui retourne dans la voiture en insultant la police. Il ne me répond que deux mots “big problem”. 
L’asphalte de la route rend le trajet encore plus silencieux qu’il ne l’était dans les chemins de terre et cela amplifie la tension que nous ressentons. Je n’ose rien dire. Je vois Aman les yeux larmoyants serrant fort le volant pour retenir ses larmes. Il se racle la gorge et me dit en souriant qu’il est temps d’aller manger. Ses yeux rouges trahissent son sourire. Sa phrase me fait vibrer de l’intérieur. J’acquiesce et comprend qu’ils allaient relâcher l’aigle. Sans papier, pas de raison d’avoir un aigle royal en captivité. Le lac Yssik Kol défile sous nos yeux d’un bleu azur. Seule la chaine de montagne blanche au loin sépare le ciel du lac. Cela fait longtemps que je ne l’avais pas vu si beau.

Il est temps de nous séparer. Nous nous souhaitons une bonne route mutuelle et je lui glisse que je suis désolé en le serrant dans mes bras. Je monte dans un taxi collectif en direction de Bishkek. L’arrivée d’Internet et des centaines de notifications que je reçois me ramène peu à peu dans une autre réalité. La nuit tombe et nous roulons environ 4h vers Bishkek. je regarde les lumières de la modernité défiler par la fenêtre. Mon téléphone sonne alors et c’est Aman qui m’envoie un message et une photo de son aigle Karaburk. Il a miraculeusement pu le récupérer grâce à son ami au gouvernement. 

Jour 9

Un pincement me saisit au cœur quand l’avion s’arrache aux terres kirghizes. Je revois ces joies et ces peines, ces instants suspendus dans le grand vide blanc. Ai-je eu tort de ne pas prolonger le séjour ? Ce lapin fantasmé était-il vraiment indispensable au reportage ? Par le hublot, les montagnes se rapetissent, nappent les plaines d’ombres allongées. J’écris ces derniers mots.

Sept ans déjà que j’ai rencontré ce pays pour la première fois, et j’en repars chaque fois un peu différent. Je ne sais pas pourquoi le Kirghizistan m’attire tant : au fond, peu importent les raisons. Je sens plutôt les conséquences : une partie de moi, éteinte en Europe, renaît ici. J’y découvre une sensibilité pour la ruralité, la montagne, la fraternité essentielle.

Il est temps de finir ce travail en le mettant en forme. Je le montrerai tel qu’il l’est, c’est-à-dire perfectible mais sincère. Lâcher prise, ou laisser être : voilà la grande leçon de ces hauts plateaux.